
Abel Ballif, président du Touring-Club de France depuis 1894, signe dans la Revue le programme de l'hôtel qu'il aimerait diriger :
D'abord, je ne voudrais point d'un de ces « palaces » qui dressent en des lieux réputés leurs architectures prétentieuses et que peuplent deux foules à peu près également anonymes : celle des valets obséquieux prosternés devant les numéraires probables, et celle des clients pour qui payer est la raison suffisante et la fin de tout.
Si j'étais hôtelier, je voudrais l'être pour les touristes, qui sont les véritables voyageurs. […] J'édifierais mon hôtellerie dans un coin choisi de quelque pays pittoresque et ce ne serait pas une bâtisse ostentatoire érigée devant la Mer, la Montagne ou la Forêt pour appeler à grand fracas le voyageur. Ce serait un logis à la façon du pays, mis en sa place, qui ferait corps avec le paysage. Je n'y voudrais pas, au total, plus d'une cinquantaine de voyageurs. […] On ferait chez moi de la bonne cuisine, de la vraie cuisine française, abondante, préparée à la maison, faite sur mes fourneaux et présentée le plus possible au naturel. […] Le prix de tout cela serait ce qu'il serait, et ce qu'il doit être pour que chacun y trouve son compte.
112 ans ont passé, mais pourtant ce texte sonne comme une critique avant l'heure du tourisme de masse, dont Ballif identifie dès 1913 les ressorts : industrialisation de l'hospitalité, dilution des destinations dans un standard international, prix dictés par la cherté des emplacements plutôt que par la valeur servie.
Les remèdes qu'il esquisse, un logis qui fait corps avec le paysage, une jauge à hauteur humaine, une cuisine de la maison, un prix détaché des algorithmes des plateformes, répondent aux attentes du touriste d'aujourd'hui et restent les marqueurs d'un territoire qui refuse l'uniformisation. Authenticité, slow tourism, transparence tarifaire : le manifeste oublié de 1913 parle au présent.
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